Les institutions académiques confrontées à une convergence sans précédent de crises et d’innovations technologiques
Le rapport Horizon 2025 d’EDUCAUSE révèle un diagnostic alarmant : l’enseignement supérieur traverse une période de mutations profondes où convergent instabilité climatique, bouleversements économiques, révolution de l’intelligence artificielle et reconfigurations politiques majeures. Cette convergence de crises – qualifiée de « polycrises » – ne permet plus aux institutions d’évoluer progressivement. L’adaptation rapide devient une nécessité existentielle.
Élaboré selon une méthodologie Delphi modifiée par un panel international d’expert·e·s, ce document prospectif identifie quinze tendances majeures, six technologies et pratiques prioritaires, et propose quatre scénarios contrastés pour 2035. Son message central : les choix stratégiques d’aujourd’hui détermineront radicalement le paysage éducatif de demain.
Les polycrises redéfinissent l’environnement académique
Une complexité croissante qui exige de nouveaux cadres de gestion
Les « polycrises » – situations où plusieurs crises se chevauchent et s’intensifient mutuellement – constituent désormais la norme plutôt que l’exception. Instabilité économique, menaces cybersécuritaires, événements climatiques extrêmes, érosion de la cohésion sociale : ces défis convergents obligent les institutions à développer des approches de gestion holistiques et intégrées.
Cette complexité affecte différemment les parties prenantes. Les étudiant·e·s subissent des perturbations dans leur apprentissage et font face à des défis accrus de santé mentale, avec un impact disproportionné sur les groupes marginalisés. Le personnel enseignant et administratif nécessite des formations en réponse aux crises et des méthodes pédagogiques adaptables. Les institutions doivent développer des cadres complets de gestion de crise et sécuriser des financements pour soutenir la prévention et la gestion.
L’inclusivité menacée par les décisions politiques
Paradoxalement, alors que 70% des pays intégrant l’inclusion comme objectif majeur dans leurs plans nationaux pour l’enseignement supérieur, certaines décisions gouvernementales récentes – notamment aux États-Unis – compliquent ces efforts en réduisant le soutien aux initiatives de diversité, équité et inclusion (DEI). Certaines institutions ferment des bureaux DEI, révisent leurs curricula et retirent le vocabulaire DEI de leurs communications publiques.
Ces changements impactent les étudiant·e·s, le corps enseignant et l’administration en réduisant les systèmes de soutien, créant de l’incertitude professionnelle, et forçant les institutions à modifier leurs politiques tout en cherchant des voies alternatives pour promouvoir l’inclusivité.
La technologie modifie la cognition des étudiant·e·s
L’usage intensif des technologies numériques, notamment des smartphones, des réseaux sociaux et désormais de l’IA, transforme les capacités cognitives des étudiant·e·s. Certaines recherches montrent que cette utilisation fréquente peut raccourcir les durées d’attention, réduire la mémorisation et causer une surcharge cognitive. Chaque nouvelle génération étant plus dépendante des technologies numériques, les institutions doivent se préparer à accueillir des cohortes aux styles de pensée et d’apprentissage différents.
Cette transformation nécessite des investissements substantiels dans de nouveaux outils et ressources – plateformes d’apprentissage alimentées par IA, technologies immersives comme la réalité virtuelle, espaces de travail numériques collaboratifs – ainsi que des programmes de développement professionnel pour équiper les enseignant·e·s.

Les technologies émergentes : opportunités et défis
L’IA générative impose une réinvention pédagogique
L’intelligence artificielle demeure au cœur des transformations. Les outils d’IA ont le potentiel de révolutionner l’enseignement supérieur : l’IA agentique pourrait créer des tuteur·rice·s personnalisé·e·s, des assistant·e·s pédagogiques et des agent·e·s de service de première ligne. Ces technologies pourraient enfin permettre de personnaliser l’apprentissage à grande échelle, dépassant le modèle unique qui résulte souvent de la massification.
Cependant, deux conversations parallèles animent la communauté enseignante. Premièrement : comment exploiter ces outils pour améliorer les pratiques pédagogiques et l’expérience d’apprentissage ? Deuxièmement : comment enseigner aux étudiant·e·s à utiliser ces outils de manière responsable ? Il est crucial de ne pas confondre ces questions. Même si certain·e·s professionnel·le·s ou institutions décident de ne pas utiliser l’IA pour enseigner, tou·te·s ont la responsabilité de former les étudiant·e·s à ces technologies devenues omniprésentes.
La gouvernance de l’IA : un prérequis négligé
La gouvernance de l’IA constitue un prérequis essentiel mais souvent sous-estimé. Elle comprend les processus, politiques et objectifs associés à la technologie, permettant d’assurer que le corps enseignant, le personnel administratif et les étudiant·e·s utilisent les outils d’IA de manière éthique et responsable, tout en atténuant les nombreux risques associés.
Sans gouvernance effective intégrée aux structures existantes, toute tentative d’intégration d’outils d’IA devient une entreprise risquée où les dangers potentiels dépassent largement les bénéfices. Les institutions doivent créer des cadres flexibles qui établissent des attentes claires tout en permettant l’innovation et l’adaptation aux différences disciplinaires et à l’autonomie professorale.
La réalité virtuelle devient accessible
Les outils de réalité virtuelle deviennent simultanément plus avancés et plus abordables. Les récentes améliorations – écrans haute résolution, audio spatial amélioré, suivi oculaire et manuel perfectionné, processeurs plus efficaces – offrent aux éducateur·rice·s de nouvelles opportunités d’intégrer la VR dans l’enseignement, la recherche et l’engagement étudiant.
Ces technologies peuvent simuler des environnements réels, permettant aux étudiant·e·s de développer des compétences pratiques et professionnelles dans un cadre sûr et contrôlé. Cette approche s’avère particulièrement pertinente dans les domaines de la santé, de l’ingénierie et des métiers techniques. Les outils VR peuvent également favoriser des environnements accessibles et inclusifs accommodant divers styles d’apprentissage, langues et capacités.

Six priorités stratégiques pour les professionnel·le·s
Le rapport identifie six technologies et pratiques essentielles nécessitant une attention immédiate :
1. Outils d’IA pour l’enseignement et l’apprentissage : Développer sa propre littératie en IA, créer des politiques transparentes, offrir des opportunités d’expérimentation, assurer un accès équitable, et tester régulièrement l’efficacité et l’exactitude des outils.
2. Développement professionnel pour l’IA générative : Cultiver la curiosité, participer à des formations asynchrones et disciplinaires, comparer divers outils, dialoguer avec les étudiant·e·s, et rejoindre des communautés de pratique.
3. Gouvernance de l’IA : Inclure les professionnel·le·s de l’enseignement dans la création des politiques, rendre la gouvernance visible et accessible, créer des modèles de langage pour les syllabus, et maintenir un enseignement centré sur l’humain.
4. Renforcement de la cybersécurité : Adhérer aux politiques institutionnelles, se familiariser avec les lois sur les données étudiantes, sensibiliser les étudiant·e·s, participer aux formations, et collaborer avec les professionnel·le·s de la cybersécurité.
5. Évolution des pratiques pédagogiques : Maintenir la connexion enseignant·e-étudiant·e au centre, faire évoluer les évaluations, se préparer à un corps étudiant diversifié, favoriser une culture institutionnelle valorisant le bon enseignement.
6. Littératie numérique critique : Développer sa propre littératie, intégrer cette compétence dans le curriculum, promouvoir la sensibilisation aux données, et collaborer avec les bibliothécaires.

Quatre futurs possibles à l’horizon 2035
Le rapport propose quatre scénarios prospectifs contrastés, chacun représentant une trajectoire plausible mais distincte :
Croissance : Les avancées en IA et VR créent des écosystèmes hyper-personnalisés avec une forte adoption de gouvernance éthique. Cependant, les institutions mieux dotées adoptent des infrastructures de pointe tandis que d’autres peinent à suivre, élargissant les écarts institutionnels.
Contrainte : Le financement public devient conditionnel à des régulations de « contrôle qualité » obligatoires utilisant des systèmes prédictifs alimentés par IA. Bien que précis, ces systèmes soulèvent des préoccupations concernant la vie privée, la sécurité et les biais, limitant l’accès à l’enseignement supérieur.
Effondrement : L’usage omniprésent d’IA gratuite, combiné au manque de littératie critique et à la prolifération de contenus générés considérés comme « faits », rend impossible la vérification de l’exactitude. L’identité fondamentale des institutions comme contributrices de confiance et de génération de connaissances s’érode.
Transformation : La préparation à l’emploi devient le moteur principal, entraînant la fermeture de programmes d’arts libéraux. Les partenariats intersectoriels deviennent critiques, mais les diplômé·e·s manquent souvent de compétences interpersonnelles et d’intelligence sociale essentielles au leadership.

Recommandations stratégiques pour les institutions
Face à ces transformations, les institutions doivent adopter plusieurs postures stratégiques. Premièrement, investir massivement dans le développement professionnel continu des enseignant·e·s et du personnel administratif. Deuxièmement, développer des cadres de gouvernance flexibles mais robustes pour l’intégration technologique. Troisièmement, maintenir résolument l’humain au centre des pratiques pédagogiques malgré l’automatisation croissante.
Les choix d’aujourd’hui détermineront quel scénario se réalisera. Le rapport souligne que l’avenir n’est pas prédéterminé : il sera façonné par les décisions stratégiques, les investissements prioritaires et les valeurs que la communauté académique choisira de préserver face aux défis convergents de notre époque.
Résumé produit en collaboration avec Claude AI et illustrations réalisées avec Napkin Ai

